L'ère chrétienne et le début de l'année

En guise d'introduction

Nous allons passer la plus grande partie de cette étude au Moyen Âge et même un peu avant.

Dans un premier temps, nous allons découvrir comment est née notre ère actuelle, si un événement précis a motivé cette naissance, tel jour plutôt que tel autre, et faire la connaissance, au passage, de personnages qui méritent qu'on s'intéresse un peu à eux.

Dans un deuxième temps, nous constaterons que ce qui nous semble aujourd'hui naturel, à savoir que l'année commence le 1er janvier, ne l'est pas tant qu'on veut bien le croire et que les chronologistes ont bien des raisons de s'arracher les cheveux en cherchant qui ou quoi a précédé qui ou quoi.

Je tiens à préciser qu'il est inutile de chercher dans cette page des prises de position ou des motifs de relance de polémiques qui couvent encore. Nous nous contenterons de prendre connaissance des faits.

Naissance de l'ère chrétienne

Nous sommes en 525. Jean 1er, par l'intermédiaire des chefs de la chancellerie Boniface et Bonus, demande à un certain Dionysius Exiguus de se pencher sur le comput pascal et de fixer les dates de Pâques pour les années à venir.

C'est Jean I qui sera pape de 523 à 526 qui va demander à Dionysius Exiguus (Denys le Petit) d'actualiser le comput pascal.

Certains vont dire que ce n'est pas en 525 que cela s'est passé, mais en 523. Bon, si on commence à pinailler de 2 ans sur ce qui s'est passé il y a près de 2 000 ans, on n'est pas encore rendus ! Disons que Dionysius Exiguus a rendu sa copie en 525 et n'en parlons plus.

Mais, avant d'aller plus loin, il nous faut bien passer quelques minutes à essayer de savoir ce qu'est ce fameux comput pascal et qui était cet illustre Dionysius Exiguus.

Le comput pascal

Autant nous faire une raison tout de suite, les sources diffèrent de temps à autre et les choses sont assez compliquées. Alors, comme la détermination de la date de Pâques n'est pas l'objet principal de cette étude, nous allons essayer d'être brefs mais aussi précis que possible.

Il nous faut remonter d'encore quelques siècles en arrière sans oublier une chose importante : à cette époque, le christianisme connaît trois "capitales" principales : Antioche, Alexandrie, Rome. Nous disons chrétiens et christianisme pour simplifier les choses mais, dans les premiers siècles, il ne s'agissait que de rassemblements de fidèles à Jésus.

- Aux deuxième et troisième siècles, les chrétiens célèbrent dans un premier temps Pâques (résurrection du Christ) en même temps que la pâque juive c'est-à-dire le 14 nissan. Puis, le toute jeune Église chrétienne décide de se démarquer des juifs et de ne plus leur laisser le soin de déterminer la date de sa propre fête. N'oublions pas, en effet, que le calendrier juif est un calendrier lunaire fondé sur l'observation de la nouvelle Lune.

Et tout ce beau monde se démarqua tellement que les communautés, au sein même de la Chrétienté, se démarquèrent également entre elles et que chacune fêtait Pâques à sa manière. Sans compter les quartodécimans (du latin quartodecimus : quatorzième) qui restèrent fidèles à la date de la Pâque juive.

- Est-ce en 325 que les 318 Pères de l'Église chrétienne, réunis au premier concile oecuménique de Nicée (aujourd'hui Iznik en Turquie) à l'initiative de l'empereur romain Constantin, fixèrent les règles de la détermination de la date de Pâques ? Les avis divergent à ce sujet mais, quoi qu'il en soit, s'ils fixèrent cette règle, ils n'en établirent pas les modalités d'application de façon précise.

Nicée ou pas Nicée, la règle exista. Il y a plusieurs façons de la formuler et nous allons la décomposer pour bien marquer ses composantes :

a) L'équinoxe de printemps se situe au 12 des Calendes d'avril soit au 21 mars du calendrier julien. Il faut dire, en effet, que certains le fixaient au 8 des Calendes d'avril, soit le 25 mars.
b) Pâques est fêtée le dimanche situé entre le 14ème jour et le 21ème jour de la nouvelle lune du 21 mars.

Bien entendu, au Concile de Nicée, et cette fois c'est une chose certaine, tout le monde jure ses grands dieux que les chrétiens d'Orient qui célébraient Pâques en même temps que les juifs renonceront à cette pratique et célébreront le jour déterminé par les Églises de Rome et d'Alexandrie réunies. Ils le notent dans une lettre synodale aux chrétiens d'Alexandrie "Nous vous annonçons la bonne nouvelle de l'accord réalisé sur la sainte Pâque, parce que grâce à vos prières cette question aussi a été réglée: tous les frères de l'Orient, qui auparavant célébraient avec les Juifs, seront fidèles à célébrer désormais la Pâque en accord avec les Romains, avec vous et avec nous tous qui le faisions depuis le début avec vous". traduction de Rodolphe Audette
Constantin, de son côté, envoie une lettre circulaire à tous les évêques chrétiens. Et, la question étant réglée, on passe à autre chose.

Parce qu'il faut bien dire que le Concile de Nicée a des choses plus importantes à traiter que la fixation de la date de Pâques. Cette autre chose, c'est l'arianisme, c'est à dire la négation par certains (Arius d’Alexandrie et "consorts") d'un Dieu unique et trine à la fois. Le Concile définit le Fils comme homoousios (en latin consubstantialis) au Père, c’est-à-dire de même substance que le Père. Restons-en là mais il fallait le noter pour la suite.

Réglé, le problème de la date de Pâques ? Que nenni !!

Notons une chose importante qui va expliquer toute la suite : la date de Pâques est déterminée par des calculs, non pas sur la Lune astronomique vraie, mais sur une lune fictive, dite lune ecclésiastique ou calendaire.

L'avantage de cette "option" qui est qu'on peut déterminer Pâques à l'avance par calculs sans observer la ciel pour connaître la date de la néoménie (nouvelle lune) va se retourner contre les computistes de l'époque : quels sont les calculs à faire ? Les réponses à cette question vont être différentes en Orient (Alexandrie et Antioche) et en Occident (Rome).

A) En Orient, on va respecter les prescriptions du Concile de Nicée et considérer que l'équinoxe de printemps est au 21 mars. D'autre part, on va calculer la néoménie à partir du cycle de Méton qui veut que la nouvelle Lune revient à la même date tous les 19 ans.

Théophile d'Alexandrie (370-444) dresse des tables, dites Tables alexandrines, des dates de Pâques d'après les éléments que nous venons de voir. Puis, Cyrille d'Alexandrie va continuer ces tables jusqu'en 531 de notre ère (247 de l'ère de Dioclétien). Quand on sait qu'intervenaient des variables comme le nombre d'or, les indictions, les lettres dominicales et autre cycle solaire (voir calendrier liturgique), on conviendra que ces tables étaient du seul ressort de mathématiciens de haut vol.

B) En revanche, en Occident, on tient compte du 25 mars comme date de l'équinoxe de printemps et, qui plus est, on fait appel à un ancien cycle de 84 ans au lieu de cycle de Méton.

Léon 1er qui fut pape de 440 à 460 tente, après le Concile de Chalcédoine en 451, de remettre en cause le comput alexandrin de Théophile et Cyrille. C'est Victor d'Aquitaine qui, en 457, à la demande d'Hilaire va se pencher sur la question.

Il va partir des computs alexandrins et présenter un projet de cycle de 532 ans qui partait de la crucifixion de Jésus et était basé sur le cycle de Méton (28 cycles). Il semble que Victor d'Aquitaine ait lui-même tenu l'idée de ce cycle d'un certain Prosper mais rien n'est moins sûr. Quoi qu'il en soit, le travail de Victor ne fut jamais officialisé. Nous y reviendrons.

Bref, c'est la pagaille et on en est là quand Dionysius Exiguus va tenter de réconcilier tout le monde.

Dionysius Exiguus

On ne sait pas grand chose de Dionysius Exiguus ou Denys le Petit sinon qu'il vécut au VIème siècle (mort à Rome vers 540) et que son surnom de "Petit" ne lui venait pas de sa taille mais de son humilité.

Il était d'origine scythe ( la Scythie, au nord de la mer Noire entre les Carpates et le Don, pays aujourd'hui partagé entre la Moldavie, l'Ukraine et la Russie orientale), mais vécut à Rome où il devint moine (ou abbé). Pratiquant le Grec et le Latin, il traduisit du Grec en Latin les canons des Conciles dont celui de Nicée. Il devait aussi certainement être un mathématicien estimé pour que Jean 1er lui ait confié la tache que nous avons évoquée en début d'étude.

Mensonge ou connaissance de textes que nous ignorons, toujours est-il qu'il présenta les tables alexandrines et le cycle de Méton comme validés par le Concile de Nicée. Partant de là, ces tables alexandrines se terminant en 531, il les compléta par cinq cycles complémentaires, soit 95 ans, jusqu'en 626.

Bien que la construction de ces tables pascales fut pour lui l'essentiel de son travail, ce qui nous intéresse dans cette étude est le changement de numérotation des années auquel il procéda.

N'éprouvant manifestement aucun sympathie envers Dioclétien qu'il considérait, à juste titre, comme un persécuteur des chrétiens, il tira un trait sur son nom et son ère qui servait de support à la numérotation des années dans les tables pascales. Exit donc Dioclétien. Les tables feraient désormais référence à une numérotation des années qu'il baptisa Anni Domini nostri Jesu Christi.


Caius Aurelius Valerianus Diocletianus plus connu sous le nom de Dioclétien (285 - 305) promulgua diverses lois de caractère général qui peu à peu se firent plus lourdement répressives envers le christianisme.

Elles déchaînèrent ce que l’on a appelé la « grande persécution », prévoyaient la destruction des églises, l’interdiction des réunions, l’arrestation des membres du clergé, la peine de mort et la confiscation des biens pour qui refusait de sacrifier aux dieux romains. Ces mesures furent appliquées presque sur tout le territoire de l’Empire et s’accompagnèrent de sévices et d’atrocités de tout genre.

Source : Encyclopédie Universalis

L'ère chrétienne

Denys le Petit venait d'inventer, sans le savoir et sans trop le vouloir, notre ère actuelle, connue sous les différents noms d'ère chrétienne, ère dyonisienne, ère de l'incarnation ou ère vulgaire. La chronologie historique allait y gagner en simplicité.

Quel était le point de départ de cette nouvelle ère et, question subsidiaire, pourquoi ce point plutôt qu'un autre ?

D'abord, notons que ce point de départ, faute de connaître le zéro à l'époque sera l'an 1 et non pas l'an 0.

Ensuite, pour fixer le point de départ d'une nouvelle ère, on utilise souvent la référence à une ère déjà existante. Comme il n'était pas question de faire référence à Dioclétien, Denys le Petit choisit une ère connue sous le nom Ab Urbe Conditia (AUC ou AC) qui correspondait à la date de la supposée fondation de Rome calculée par l'historien Varron. Son an 1 correspondait à l'an 753 de la fondation de Rome. Plus tard, il correspondra au premier janvier de l'an 754 AUC.

Pourquoi 753 ? Parce que, selon Denys le Petit, cette année correspondrait à celle de l'incarnation de Jésus-Christ.

Certains ouvrages essayent de nous expliquer comment Denys le Petit est arrivé à trouver cette date. La vérité est qu'on en sait strictement rien.

Une autre vérité est qu'on ne sait pas quand est né Jésus. Tout ce que l'on sait, c'est que ce n'est pas en 753 AUC. Les chronologistes s'accordent pour dire que, d'après les textes ou autres événements ( éclipses, étoile des rois mages...), le Christ serait né plusieurs années (de 4 à 6) avant celle que Denys le Petit avait déterminée. Sans entrer dans le détail de toutes les hypothèses qui nous ferait passer la semaine sur cette étude, relevons que l'une d'entre elles s'appuie sur le fait que, selon Saint Mathieu, Jésus serait né sous le règne d'Hérode et que celui-çi est mort en 4 avant notre ère.

Bref, Jésus-Christ serait né quelques années... avant Jésus-Christ. Un autre miracle ?? Comme, pour ma part, je me refuse à croire que ni Denys le Petit ni le pape Jean 1er ne connaissaient les textes, le mystère des calculs de Denys reste entier.

D'ailleurs, nous parlons de naissance et, là aussi, il y a un petit problème. C'est que, Denys le Petit, lui, parle d'incarnation. Pour lui, l'incarnation c'est la conception ou la naissance ? Et comme il nous explique que Jésus a été conçu un 25 mars (quelle précision !! comme s'il y était) et est né le 25 décembre qui a suivi (pile 9 mois après), il n'est pas étonnant de lire quelquefois que son ère a commencé le 25 mars 753 AUC et, d'autres fois, qu'elle a commencé le 25 décembre 753 AUC. Question d'interprétation. Encore faudrait-il le dire.

Si nous devions résumer toutes les lignes qui précèdent, nous pourrions dire que le début de notre ère ne correspond strictement à rien.

Alors, pourquoi parler d'av. J.-C. ou d'ap. J.-C. comme je le fais d'ailleurs dans toutes les pages de ce site ?! Certainement la force de l'habitude. Ceci dit, les mentions de BCE (before Common Era ou "avant notre ère") et CE (Common Era ou "de notre ère") semblent plus réalistes et... plus faciles à taper !

Denys le Petit n'était pas le premier à rattacher les années du comput pascal à la vie du Christ. Nous avons vu qu'avant lui, Victor d'Aquitaine et, peut-être Prosper d'Aquitaine avaient eu la même démarche. Eux, en revanche, partent de la mise en croix du Christ. Tellement identique, cette démarche, qu'il est permis de se demander si Denys n'aurait pas "pompé" sur Victor en se contentant de déplacer le début de l'ère de la crucifixion vers l'incarnation.

En effet, Victor d'Aquitaine avait estimé à 28 ans le durée de vie du Christ (durée d'un cycle solaire). La première année de son cycle pascal commençait en 28 Ap. J.-C. On peut quand même trouver étonnant qu'ils se soient tous deux trompés du même nombre d'années... à moins que Denys ne se soit contenté de déduire 28 à l'année 1 de Victor pour fixer son "début d'ère" ce qui expliquerait son silence sur ses calculs. Ce n'est qu'une réflexion personnelle.

Encore avant eux (IIème siècle) les évêques Alexandre, Clément et Eusèbe auraient proposé le rattachement de la chronologie à la vie du Christ.

L'envie d'instituer une nouvelle chronologie était-elle vraiment le but de tous ces gens ? Pour ma part, je réponds non. Du moins en ce qui concerne Denys le Petit. Rien ne permet de dire qu'il était un tant soit peu chronologiste et, en dehors de ses tables, il ne semble pas qu'il ait soutenu mordicus sa notion d'ère.

Numérotation des années et début des siècles et millénaires

Numérotation des années

Puisque nous parlons d'avant ou d'après Jésus-Christ, notons qu'il existe une seule numérotation pour les années après Jésus-Christ : 1, 2, 3,...2 000, 2 001...

En revanche, pour les années avant Jésus-Christ, il existe une double numérotation :

- Celle des historiens qui continuent à ignorer le zéro et notent donc les années 1 av. J.-C. 2 av. J.-C... 150 av. J.-C...

- Celle des astronomes qui considèrent, depuis 1740, que l'an 1 av. J.-C est l'an zéro. On doit cette introduction du zéro et la numérotation négative des années avant Jésus-Christ à l'astronome français Jacques Cassini.

Il faut bien reconnaîtra que l'introduction de l'an zéro a une double avantage : D'abord celui de permettre de garder les règles des années bissextiles pour les années avant notre ère ; Et ensuite, de faciliter le calcul des années : par exemple, si nous utilisons la numérotation des historiens, combien d'années séparent le début de l'an 46 av. J.-C. et le début de l'an 2 004 apr. J.-C. ? Si nous faisons 2 004 + 46 = 2050 nous nous trompons d'un an. Dans la numérotation des astronomes, l'an 46 av. J.-C. devient -45 et notre calcul 2 004 - (-45) = 2049 est bon.

Le problème, c'est que quand on écrit -45, on ne sait pas forcement à quel type de numérotation on se réfère. Une solution est d'écrire tout simplement 45 av. J.-C. et on saura qu'il n'y pas d'année zéro. L'autre solution serait de respecter une convention de notation qui voudrait qu'on fasse précéder d'un tilde (~) les années dans une numérotation sans zéro. Ainsi - 45 = ~46

Années
Avant Jésus-Christ
Après Jésus-Christ
Historique 1
4 av . J.-C.
3 av . J.-C.
2 av . J.-C.
1 av . J.-C.
1 ap . J.-C.
2 ap . J.-C.
3 ap . J.-C.
4 ap . J.-C.
Historique 2
~4
~3
~2
~1
1
2
3
4
Astronomique
-3
-2
-1
0
1
2
3
4

Début des siècles et millénaires

Par définition, un siècle dure 100 ans. Comme il n'y a pas d'an zéro, le premier siècle dure du 1 janvier 1 au 31 décembre 100, le vingtième siècle a duré du 1 janvier 1901 au 31 décembre 2000.

Idem pour les millénaires : par définition un millénaire dure 1 000 ans et donc...

Il n'y a pas de quoi y passer la journée ni engager une polémique.

Le décompte des années au Moyen Âge

Comme nous l'avons vu, Denys le Petit fut un piètre défenseur de son ère puisque lui-même datait ses propres textes dans le vieux système d'indictions (nous reviendrons sur ce terme). Son système chronologique serait certainement tombé dans l'oubli, sauf pour les utilisateurs de ses tables qui, soit dit en passant, étaient aussi fausses que le cycle de Méton sur lequel elles étaient construites.

Si ce ne fut pas le cas, c'est en grande partie grâce à Bède qui bâtit son Historia ecclesiastica gentis Anglorum, (histoire ecclésiastique de la nation anglaise) en utilisant l'ère dyonisienne. Pour lui avoir déjà consacré de nombreuses lignes, nous ne reviendrons pas sur le personnage Bède qui, sans sortir de son "trou" devint le plus grand des chronologistes anglais. L'aide providentielle et la renommée de Bède firent que l'ère chrétienne s'imposa peu à peu.

On le considère aujourd’hui comme le premier historien de l’Angleterre, et pourtant Bède le Vénérable fut avant tout, pour les siècles qui l’ont immédiatement suivi, l’auteur de quelques ouvrages techniques qui fondèrent la culture littéraire, historique, voire scientifique du haut Moyen Âge, ainsi que le grand commentateur de la Bible, celui qui rassembla, résuma et transmit la somme des interprétations élaborées par les Pères de l’Église.

Encyclopédie Universalis

Les dates d'adoption de l'ère chrétienne sont variables selon les sources. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il fallu plusieurs siècles pour que l'ère chrétienne devienne d'un usage courant dans la société.

Bien entendu, elle se répand rapidement avec les tables pascales mais ce ne serait que sous la papauté de Jean XIII (965-972) que cette ère aurait remplacé officiellement l'indiction dans la chancellerie.
L'Angleterre aurait réagi plus rapidement en adoptant l'ère chrétienne au synode de Withby en 664, puis, grâce au coup de pouce de Bède, dans une charte datant de 676.
L'Europe dut attendre le XII ème siècle, l'Espagne le XIV ème siècle et le monde grec le XV ème siècle.

Mais alors, comment étaient donc comptées les années au Moyen Âge ?

Elle l'étaient de manière assez anarchique. Au lieu d'être linéaire et continue comme maintenant, la datation était segmentée. Par exemple, on recommençait à 1 lors de l'accession au trône d'un roi ou d'un empereur. C'était le cas de la fameuse ère de Dioclétien si peu chère à Denys le Petit. Pourquoi cette ère là a-t-elle résisté plus que d'autres chez les computistes ? Peut-être parce que l'épacte de la Lune (épacte = nombre de jours écoulés depuis la nouvelle Lune qui précède le début de l'année) était nulle.

L'année de la fondation de Rome (AUC : ab urbe conditia) avait aussi un beau succès. C'est d'ailleurs cette référence que Denys utilisa pour "positionner" l'ère dyonisienne.

Mais un système de numérotation eut un succès certain : L'indiction. Utilisée seule ou doublant une autre numérotation (qui décompte à partir d'un roi par exemple), elle fit les beaux jours des computs ecclésiastiques mais pas seulement eux, comme nous allons le voir au travers de quelques exemples. Elle correspondait à une période de 15 ans utilisée au départ pour la levée des impôts. Du temps de César, elle commençait au mois d'octobre. Sa date origine fut ramenée au 1 er janvier par Grégoire VIII en 313. On disait donc 4 ème indiction pour indiquer que l'année était la quatrième du cycle. Le point de départ des indictions se situe en 312.

Pour clarifier les choses, voyons quelques exemples au travers de différentes dates apposées sur divers documents que vous pouvez consulter ici avec le manuscrit original. Pour ma part, et pour des questions de copyright je ne vais faire figurer qu'un de ces manuscrits.

Document de Childebert III (Paris, Archives Nationales, K.3, Nr.9). Steffens,1929 Lateinische Paläographie

- Ce manuscrit est un document de Childebert III (° v. 683-Compiègne, 14.04.711), roi de Soissons (Neustrie), de Metz (Austrasie), de Paris, d'Orléans, de Bourgogne et de tout le Pays Franc (695-711) est daté Dat(um) sub d(ies) X kal(endas) Ianuari(i), an(no) primo rign(i) n(ostr)i qu'on peut traduire par 10 des Calendes de janvier de la première année de notre règne date qui correspond au 23 décembre 695

- Un document de Charles "Le Grand", dit "Charlemagne" (° Ingelheim, 2.04.742-Aix-la-Chapelle, 28.01.814), roi en 754, roi de Neustrie, d'Autrasie et d'Aquitaine occidentale (768-814), roi de Lombardie et patrice de Rome (774), empereur des Romains (jour de Noël 800) est daté data in mens(e) Decem(ri) anno quartodecimo et octavo regni n(ost)ri qu'on peut traduire par Décembre des 14 ème et 8 ème années de notre règne date qui correspond à décembre 781. On voit qu'ici il y a une double référence à des événements marquant la vie de Charlemagne.

- Et pour terminer en beauté, un document concernant Louis III, roi de Germanie (822-882), est daté Data XVI k(a)l(endas) Febr(uarii) anno dominicae incar(ationis) dccclxxxi, indict(ione) xiii, anno vi to regni hludouuici serenissimi regis qu'on peut traduire par 16 calendes de février de l'an 881 de l'incarnation, 13 ème indiction, 6 ème année du règne de Louis.
Là, on a la totale, ère chrétienne, indiction, référence à un règne. Tellement précis qu'on arrive à une contradiction entre la 6 ème année du règne (882) et la 15 ème indiction (811). Alors, c'est 17 janvier 882 ou 17 janvier 881.

On peut constater, au travers de ces dates à rallonge, la difficulté de s'y retrouver dans une chronologie quand elle n'est pas continue.

Le début de l'année

Il nous semble tout naturel, aujourd'hui, de commencer l'année au 1 janvier. Quoique si on regarde un agenda scolaire, on peut se demander si l'année ne commence pas au 1 septembre. Il suffirait qu'au 31 août nous passions de 2004 à 2005 par exemple pour nous imaginer ce qui s'est passé à une certaine époque.

Et cette époque, c'est encore le Moyen Âge. Sauf que, bien entendu, ce n'était pas la rentrée scolaire qui dictait le changement d'année ! Mais de nombreuses dates, qu'on appelle styles furent utilisées. Pour la plupart, elles correspondaient à des événements religieux.

Nous allons rester en France et faire le tour des principaux styles utilisés, les uns étant à date fixe, un autre à date variable.

- Le style du premier mars fut utilisé aux VI ème et VII ème siècles.

- Le style de la Nativité (25 décembre) était en vigueur chez les Carolingiens. Par exemple, Charlemagne est couronné le 25 décembre 800, premier jour de l'année.

- Le style de l'Annonciation (25 mars) est en fait double et comporte le style florentin (utilisé dans le Midi et le Dauphiné) qui retarde de trois mois sur le nôtre et le style pisan qui a un an d'avance sur le précédent, et donc 9 mois sur le nôtre.

- Le style de la Résurrection ou style pascal fut adopté à partir du XII ème siècle et se généralisa aux XII ème et XIII ème siècle. Malheureusement pour les historiens qui doivent chercher les dates de Pâques pour savoir quand change l'année. Étonnant aussi, ce style, par le fait qu'il faisait varier la longueur de l'année qui pouvait durer de 330 à 400 jours.

Et le style du premier janvier alors ?

Le problème, c'est que janvier était consacré à Janus, divinité païenne s'il en est et que personne n'était très chaud pour faire débuter l'année au 1 er janvier. Jusqu'à un certain 9 août 1564.

Charles IX (1550-1574), roi de France de 1560 à 1574, est mieux connu pour le massacre de la Saint-Barthélemy du 24 août 1572 qui pour son Edit de Roussillon pris dans le château de Roussillon que nous voyons à droite.

Pour affermir le pouvoir de son fils Charles IX, Catherine de Médicis entreprend avec lui un long voyage à travers le royaume (1564-1566). Le nouveau roi n'a alors que 13 ans. Suite à une épidémie de peste, toute la famille et consorts se réfugient à Roussillon pas loin de Lyon. C'est là que Charles IX et ses ministres (à moins que ce ne soit l'inverse) Michel et de l'Hospital et Sébastien de l'Aubespine révisent une loi relative à la justice. Ils y ajoutent, on ne sait pourquoi, un article 39 qui stipule que l'année commencera désormais le 1 er janvier. C'est l'Édit de Roussillon dont voici une partie du texte :

"Voulons et ordonnons qu'en tous actes, registres, instruments, contracts, ordonnances, édicts, tant patentes que missives, et toute escripture privé, l'année commence doresénavant et soit comptée du premier jour de ce moys de janvier.
Donné à Roussillon, le neufiesme lour d'aoust, l'an de grace mil cinq cens soixante-quatre. Et de notre règne de quatriesme. Ainsi signé le Roy en son Conseil" Sébastin de l'Aubespine.

Effet retard aidant, il faudra attendre 1567 pour que l'Édit soit appliqué à Paris et encore plus tard pour le reste du royaume. Et, peu de temps plus tard, en 1582, ce fut la grande réforme grégorienne.

La chronologie telle que nous la connaissons était née.