Le concours Flammarion

En guise d'introduction

En 1884, Camille Flammarion organise dans le journal L'Astronomie un concours dont le but est de présenter une réforme du calendrier grégorien qui pourrait en faire un calendrier perpétuel.

Grâce au don d'un mécène anonyme, ce concours est doté d'un prix de 5 000 francs.

Ce sont les textes publiés dans L'Astronomie qui suivent dans le reste de cette page et qui permettent de suivre l'historique de ce projet de réforme qui n'aura aucune suite.

Nicolas Camille Flammarion, plus connu sous le nom de Camille Flammarion, né le 26 février 1842 à Montigny-le-Roi (Haute-Marne), mort le 3 juin 1925 à Juvisy-sur-Orge, était un astronome français. Il fut un membre tres actif de maintes sociétés savantes et d'associations pour la vulgarisation des sciences positives. Camille Flammarion a, par les côtés mystiques et spirites de certaines de ses œuvre, ajouté à la notoriété de son nom. Ses découvertes scientifiques l'ont placé et maintenu encore de nos jours au 1er rang de nos vulgarisateurs. (extrait de Wikipédia)

Les textes publiés :

PROJET DE RÉFORME DU CALENDRIER.
ORIGINE DES CONCOURS OUVERTS POUR CETTE RÉFORME.
MÉMOIRES PRÉSENTÉS. TRANSMISSION DES POUVOIRS A LA SOCIÉTÉ ASTRONOMIQUE DE FRANCE
RAPPORT GÉNÉRAL ET PRIX DÉCERNÉS.

I

OUVERTURE DU CONCOURS
(Extrait de L'Astronomie, septembre 1884).

Depuis plusieurs années, mais surtout depuis la fondation de notre Revue d'Astronomie populaire, nous avons reçu de toutes les parties du monde, et particulièrement de l'Amérique, un grand nombre de demandes et de projets de Réforme du Calendrier. Absorbé par des travaux incessants, nous n'avions pu donner jusqu'ici à cette étude l'attention qu'elle mérite. Mais aujourd'hui l'intérêt et l'urgence de cette réforme nous paraissent tellement incontestables, que nous n'hésitons pas à lui ouvrir les colonnes de notre Revue. A notre époque de progrès, aussi nombreux que rapides dans tous les genres, il est inconcevable que l'on ne se soit pas encore entendu, surtout chez les peuples les plus civilisés de l'Europe, de l'Asie et du Nouveau-Monde, pour améliorer, perfectionner et unifier les Calendriers, qui tous, sans exception, sont très défectueux. Nous faisons aujourd'hui un appel aux savants de tous les pays et à tous les Gouvernements, et nous espérons que cet appel sera entendu, comme celui qui a été fait ici même, il y a deux ans, pour l'adoption urgente d'un Méridien universel. Ces deux progrès se complètent l'un l'autre. Sans doute, l'homme a toujours été forcé de compter avec le Ciel pour le règlement du temps; mais le Soleil et la Lune, qui règlent nos Calendriers, doivent nous servir et non pas nous asservir. N'est-il pas temps que l'esprit humain prenne astronomiquement et géographiquement possession de notre planète, au lieu d'être aveuglément mené par elle?
Pour nous, à partir de ce jour, nous tiendrons haut et ferme le drapeau de la Réforme du Calendrier.
La nécessité d'une réforme définitive est aujourd'hui comprise de tout le monde. Il y a lieu d'examiner la question sous ses différentes faces, et d'apporter aux Calendriers  actuellement en usage les corrections qui peuvent en faire un Calendrier général, perpétuel, et aussi parfait que possible. Ce grand sujet, d'un intérêt si universel, peut être mis au concours, et c'est là, sans contredit, le meilleur moyen de voir exposées les difficultés pratiques d'une réforme et les conditions dans lesquelles un tel projet pourrait être adopté sans grande secousse dans les usages reçus.
Nous venons de recevoir d'un homme bien compétent, mais qui nous recommande de ne divulguer ni son nom ni son pays, la somme de CINQ MILLE FRANCS, pour être décernée comme prix au meilleur projet de Réforme du Calendrier civil.
Le comité de rédaction de L'Astronomie ouvre donc un concours, à partir d'aujourd'hui, avec l'espérance que les savants qui se mettront à l’oeuvre donneront le jour à un projet simple, définitif et applicable à tous les peuples.


CAMILLE FLAMMARION.


II

 EXPOSÉ GÉNÉRAL DE LA QUESTION
(Extrait de L'Astronomie, novembre 1884).

 MONSIEUR LE DIRECTEUR,


Je m'étais depuis longtemps occupé des diverses questions qui touchent à la réforme du Calendrier, mais en simple amateur et sans le moindre espoir de pouvoir jamais utiliser mon travail. J'attendais, comme les Juifs attendent le Messie, qu'un homme de la science, un homme autorisé comme vous l'êtes par vos nombreux travaux, et dont les écrits sont répandus dans les cinq parties du monde, prît l'initiative de cette réforme et levât l'étendard.
Aussi ai-je lu avec un bonheur que je ne saurais dissimuler, l'appel que vous venez de faire à tous les amis du progrès pour la réforme du Calendrier. Bien d'autres, plus compétents que moi, s'empresseront certainement d'y répondre. Pour moi. ,je me suis contenté de fouiller dans mes cartons, où ils dormaient dans la poussière, et d'en retirer de vieux cahiers où j'avais réuni un nombre de documents relatifs à la question, et recueillis dans des auteurs anciens ou modernes, Anglais, Russes, Français, Allemands et Italiens, qui avaient traité le même sujet; j'en ai fait un résumé très succinct, n'envisageant d'ailleurs la réforme qu'à un seul point de vue, au point de vue pratique, qui me paraît le plus important et le plus facilement acceptable; et j'ai l'honneur de vous l'envoyer, espérant quo vous voudrez lui faire bon accueil, et lui donner place dans votre Revue.
Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Directeur, l'hommage de ma reconnaissance et de ma plus haute considération.

§ 1er - Aperçu historique.

Le Calendrier civil (ou l'Annuaire) n'est autre chose que l'état officiel de la division du temps, promulgué par l'autorité civile, réglant l'année, les mois, les jours, les heures, etc.
Dès l'origine du monde, les hommes comprirent la nécessité de régler par des lois la division du temps et la nomenclature de ses diverses parties. Un Calendrier leur parut une chose aussi utile que la monnaie, les poids et les mesures. Aussi tous les peuples, même les plus anciens, ont-ils eu leur Calendrier. Perfectionner ou réformer l'Annuaire fut dans tous les temps la préoccupation des législateurs. Numa, Jules César, Grégoire XIIl, sont les noms les plus célèbres dans l'histoire de cette réforme.

L'aspiration incessante de tous les siècles vers un Calendrier parfait, les efforts constants de tous les peuples pour le perfectionner, et le malaise qu'ils ont toujours éprouvé et qu'ils éprouvent encore par suite de ses imperfections, disent assez que le Calendrier n'est pas seulement une oeuvre d'art et de science, un objet de luxe ou bien une invention simplement utile et commode, mais un besoin réel pour l'homme qui veut vivre en société avec ses semblables, un secours indispensable pour le diriger dans ses travaux et ses affaires, pour ses relations sociales, pour son histoire, pour la célébration de ses fêtes, religieuses ou nationales. Le Calendrier est, comme la géographie, et plus encore peut-être, l'oeil de l'histoire : il intéresse indistinctement tous les hommes, et tout le monde le consulte sans cesse, parce qu'il est nécessaire tous les jours et à tout le monde.

Le Calendrier est en quelque sorte une horloge indiquant avec ordre les divisions de l'année, le nombre et la suite des jours, des mois et des semaines, rappelant une foule de souvenirs et donnant des renseignements utiles en temps opportun. Or, de même qu'une horloge indiquant le nombre et la suite des heures et des minutes est d'autant plus utile et parfaite qu'elle les indique toujours de la même manière et sans variation, qu'elle présente des divisions simples, faciles et toujours semblables, de même on a toujours pensé que la perfection du Calendrier, au point de vue pratique, consiste surtout dans la régularité et l'uniformité de toutes ses dispositions, de sorte que moins il subira de changements d'une année à l'autre, plus il sera utile et commode.
Le principal mérite d'un Calendrier, disait Fabre d'Églantine dans son rapport à la Convention, est de présenter un grand caractère de simplicité, des divisions naturelles, constantes et faciles à retenir.

Aussi c'est vers ce but qu'ont toujours tendu les efforts des savants et des législateurs qui se sont occupés de faire des Annuaires ou de les réformer. La nature, il est vrai, fut le premier guide de l'homme dans la division du temps, et donna elle-même les premiers et les principaux éléments du Calendrier. Deux astres plus particulièrement en rapport avec la Terre mesuraient le temps avec une grande régularité, indiquant les jours et les nuits, les mois, les saisons et les années ; malheureusement, ces deux horloges célestes n'étaient pas d'accord entre elles en toutes choses, et puis ne mesuraient le temps que d'une manière fort incomplète. Il restait donc beaucoup à faire aux savants et aux législateurs pour écrire dans la loi Ie Calendrier de la nature et pour le compléter.

Ils s'appliquèrent d'abord à régler la durée de l'année civile et à la mettre autant que possible en harmonie avec l'année céleste. Les historiens supposent qu'on essaya quelque temps des années d'un jour, puis d'un mois, puis d'une saison ; mais on adopta bientôt une durée plus conforme à la révolution annuelle du Soleil ou de la Lune, et l'on eut ainsi à peu près des années de 354, 360, 365 jours, avec une variété infinie de jours complémentaires dont la fixation fit si longtemps le désespoir des astronomes.

Ils s'appliquèrent ensuite à fixer l'époque où l'année devait commencer, et cette époque a tellement varié, qu'il n'est guère de mois dans l'année qui n'ait eu quelque temps l'honneur d'en être le premier. Ce ne fut que sous Charles IX, en 1564, que le mois de janvier prit décidément la première place, que, malgré de légitimes protestations, il a su conserver jusqu'à ce jour.

Les législateurs eurent encore à choisir entre l'année lunaire et l'année solaire, ou à les concilier par de mutuelles concessions. La lutte a été longue et n'est pas terminée.

Ils comprirent également la nécessité de diviser l'année en unités assez grandes qui fussent comme des points de repos pour l'esprit dans cette longue série de 365 petites unités qu'on appelle des jours. Après une légère hésitation entre les saisons et les mois, la division par mois ayant paru plus commode, fut généralement adoptée.

Les mois une fois admis, il fallut fixer le nombre de jours dont ils se composeraient, et établir entre eux un certain équilibre. Le problème était sans doute difficile a résoudre, puisque aujourd'hui encore on n'est pas arrivé à le faire d'une manière bien satisfaisante.

Le mois lui-même parut ensuite une unité trop grande ; on sentit le besoin d'autres unités intermédiaires, et, suivant les temps et les pays, on eut des ides, des nones et des calendes, des semaines et des décades. Mais la semaine, quoique assez peu commode, triompha à, peu près partout pour des raisons auxquelles l'Astronomie est étrangère.

Enfin, il restait à régler d'une manière simple et commode le commencement et la fin du jour civil, le nombre et la durée des heures. Longtemps on se régla sur le Soleil; et, suivant l'heure à laquelle il lui plaisait de se lever ou de se coucher, les jours commencèrent et finirent ou plus tôt ou plus tard; comme aussi, selon les saisons et les mois, on eut des heures tantôt plus courtes et tantôt plus longues. On finit cependant par comprendre toute l'incommodité de semblables dispositions, et l’on se décida à fixer d'une manière invariable le commencement et la fin du jour, de minuit à minuit, divisé en 24 heures toujours égales de 60 minutes , et en minutes de 60 secondes.

Ce n'est donc qu'après un nombre infini d'essais, de tâtonnements, d'expériences et de progrès successifs, qu'on est parvenu à régler la division du temps, et à coordonner ses diverses parties d'une manière un peu moins irrégulière et un peu plus conforme à la nature et à nos besoins. Aussi notre Calendrier, qui n'est autre que le Calendrier Julien, réformé en 1582 par Grégoire XIII, est-il en quelque sorte l'ouvrage de tous les siècles, le résumé de tous les travaux des astronomes anciens et modernes et des réformes des plus grands législateurs, et c'est à juste titre qu'il est devenu le Calendrier de presque tous les peuples civilisés. Mais, quoique plus parfait que la plupart de ses devanciers, notre Calendrier laisse encore beaucoup à désirer, et il a besoin à son tour d’une réforme qui le rende plus simple et plus régulier, plus utile et surtout moins incommode.

§ 2. - Défaut principal de notre Calendrier.

Parmi tous les défauts qu'on peut reprocher à notre Calendrier, et peut-être même aux Calendriers de tous les peuples, il en est un surtout que je tiens à signaler, précisément parce que les auteurs, les écrivains, les publicistes qui, surtout au renouvellement de l'année, ne lui ménagent pas leurs reproches et leurs critiques, semblent, à peu d'exceptions près, ne l'avoir pas remarqué, ou du moins n'ont pas dressé d'acte d'accusation contre lui; et cependant c'est le reproche le plus juste et le plus grave qu'on soit en droit, de lui faire, et que nous formulons en ces termes : avec le Calendrier actuel les années se suivent et ne se ressemblent pas.

En effet, le Calendrier de l'année qui commence est tout différent du Calendrier de l'année qui finit. Les 365 jours, changeant chaque année de place, ne coïncident plus avec les mêmes jours de la semaine. Ainsi, le 1er ,janvier, qui était en 1884 un mardi, sera un jeudi en 1885, un vendredi en 1886, un samedi en 1887, etc., etc., et tous les autres jours de l'année jusqu'au 31 décembre subiront le même changement; de sorte que l'on peut dire de notre Calendrier qu'il n'est constant que dans sa perpétuelle inconstance. C'est ce qui nous oblige à éditer chaque année un nouvel almanach, celui des années précédentes ne pouvant plus servir.

Or, un tel désordre est évidemment, contraire au but essentiel de tout Calendrier, aux principes qui doivent en régler toutes les dispositions. Il contrarie sans cesse nos habitudes par des vicissitudes et des changements continuels, il met la confusion dans toutes nos affaires, il nous empêche de régler avec ordre notre temps, nos occupations, nos relations sociales, et il brouille notre mémoire par de perpétuelles contradictions et de continuels anachronismes. Aussi, ce qu'on a toujours le plus admiré dans le Calendrier, si peu universel d'ailleurs et si impraticable, de la République française de 1793, c'est qu'il existait dans ce Calendrier une telle symétrie dans l'ensemble et le détail de ses dispositions, que toutes les années se ressemblaient, que tous les Calendriers étaient uniformes, et que les quantièmes des mois répondaient constamment aux mêmes ,jours de la décade. Et à ce point de vue tout le monde convient que le Calendrier républicain avait des avantages incontestables, résultant de son admirable régularité.

La Réforme que nous proposons consiste donc principalement à donner au Calendrier cette simplicité et surtout cette uniformité qui lui manquent. Et, pour cela, nous émettons le voeu que toutes les années en se suivant se ressemblent, autant que possible; que le premier de l'an, par exemple, soit toujours un dimanche, le 2 un lundi, et ainsi de suite ,jusqu'au 31 décembre, de telle sorte que les 365 jours de l'année tombent invariablement aux mêmes jours de la semaine que les années précédentes.

Mais comment opérer cette réforme?
Pour cela, recherchons avant tout d'où vient le mal, quelle est la cause du défaut que l'on aimerait voir disparaître. Cette cause, la voici: si l'année civile n'avait exactement que 364 jours, qui. divisés par 7, font justement 52 semaines entières, toutes les années se renouvelleraient sans cesse avec une parfaite uniformité. Malheureusement, Jules César, pour faire coïncider son année civile avec l'année céleste, la composa de 365 jours, et quelquefois même, dans les années bissextiles, de 366, ce qui fait 52 semaines plus un jour ou deux.
Or, c'est précisément ce 365e jour qui seul fait toute la difficulté, c'est lui qui dérange toute l'harmonie qui existerait avec les 364 jours, c'est lui qui empêche l'uniformité si désirable dans la succession des années, c'est lui qui, faisant reculer d'un rang le premier jour de chaque nouvelle année, fait aussi forcément reculer et changer de place tous les autres jours et perpétue ainsi le désordre.
Que faire alors, de ce 365e jour ? Je ne suis ni Josué pour arrêter le Soleil à la fin du 364e jour, et lui faire commencer de suite une nouvelle année, ni Apollon pour retenir mes coursiers, et il me faut nécessairement accepter les lois de la nature qui donnent à l'année 365 jours. Or, si je conserve ce 365e jour tel qu'il est dans notre Calendrier, il continuera à être toujours une cause d'embarras et de perturbation; si je le supprime absolument, cette suppression d'un jour chaque année dérangera vite l'harmonie qui doit régner, au moins dans une certaine mesure, entre l'année civile et les mouvements célestes,

Le problème paraît d'abord difficile, nous dirions presque impossible à résoudre. Cependant la solution est peut-être plus simple qu'on ne le supposerait d'abord. Ne pourrait-on pas, en effet, en conservant le 365e jour, l'empêcher d'être une cause de désordre et de perturbation? Pour cela il suffirait, à l'exemple des anciens Égyptiens, de faire du 365e jour un jour complémentaire qui ne dérangerait rien à l'ordre des jours de l'année suivante, Ou bien, si l'on répugnait à admettre un jour complémentaire qui semblerait briser la chaîne des périodes sacrées de sept jours, ne pourrait-on pas adopter les dispositions suivantes : les années seraient de 364 jours ou 52 semaines entières sans aucun jour complémentaire; mais chaque année on réserverait le 365e jour et également le 366e des années bissextiles, pour en faire, à des époques fixées d'avance par les astronomes, et pour des siècles; une semaine entière complémentaire.

Par exemple
L'année 1884 (bissextile) aurait 2 jours réservés.
       »        1885                      »     1    »             » 
       »        1886                      »     1    »             »
       »        1887                      »     1    »             »
       »        1888 (bissextile)     »     2    »             »
En tout                                          7 jours réservés.


L'année 1888 aurait donc une semaine complémentaire. Cette semaine que les astronomes placeraient de la manière la plus commode et la plus convenable reparaîtrait ainsi environ tous les cinq ou six ans.

Du reste on ne ferait ici pour ce jour malencontreux (le 365e) que ce qu'a toujours fait notre Calendrier, depuis Jules César, pour les six heures de trop qui restent à la fin de chaque année; les astronomes nous en font grâce tous les ans, malgré les exigences du Soleil, et ils attendent pendant quatre ans que ces six heures cumulées fassent un jour entier pour le placer comme jour supplémentaire, à la fin de février; car sans cela l'année commencerait tantôt à minuit, tantôt à 6 heures, tantôt à midi, etc.; chaque heure aurait son tour, et le même désordre se répéterait tous les jours de l'année. C'est donc avec sagesse, avec raison et dans un intérêt essentiel d'ordre et de régularité qu'ils attendent, comme nous venons de le dire, que ces six heures accumulées fassent un jour entier qu'ils placent tous les quatre ans à la fin de février. Or ce que nous demandons ici, c'est qu'ils nous fassent également grâce chaque année du 365e jour et du 366e des années bissextiles, pour n'en tenir compte que lorsqu'ils pourront en former une semaine entière.

Cependant, quelque simple que soit ce système, nous ne le proposons pas d'une manière exclusive; nous sommes persuadés que la Science pourra en découvrir de plus simples encore et qui mériteront sans doute la préférence.

§ 3. - Avantages de la réforme proposée.

Avec ces dispositions constantes, invariables, nous aurions enfin un Calendrier réellement perpétuel, immuable; on n'aurait plus besoin d'en changer à chaque nouvelle année, et le même Calendrier nous servirait indéfiniment pendant tout le cours de notre existence, depuis la naissance jusqu'à la mort, absolument comme la même montre qui nous sert tous les jours de notre vie et qui continue encore à servir à nos descendants, de telle sorte que, tandis que nous n'avons et ne pouvons avoir que des Calendriers de carton, on pourrait graver le nouveau Calendrier perpétuel sur' le marbre, ou le bronze, l'or, l'argent, ou l'ivoire, et qu'on le placerait sur la façade de tous les monuments publics, parce que, dans mille ans et au delà, ce serait toujours le même.

Cette réforme serait d'autant plus facilement acceptée par tout le monde, que, contrairement à presque toutes les réformes, elle ne contrarierait en rien les usages anciens, la routine, les vieilles habitudes; qu'on s'apercevrait même à peine de ce changement, parce qu'il serait en effet moins un changement que la fin de tous ces changements que l'on est maintenant obligé de subir à chaque nouvelle année; d'ailleurs, on en comprendrait tout de suite l'utilité réelle et tous les avantages, en même temps que sa rare simplicité. Dégagé en effet de tous les embarras et des imperfections du Calendrier actuel, le nouveau Calendrier répondrait à ce besoin que l'on éprouve aujourd'hui plus que jamais d'ordre, d'économie et de fixité dans la disposition de son temps.

Avec le nouveau Calendrier, chacun pourrait d'avance, et pour une longue suite d'années, régler l'emploi de son temps d'une manière tout à fait constante, uniforme et régulière et par conséquent plus utile.
Cet immense avantage serait surtout apprécié : 1° Dans les, administrations publiques et particulières, où l'on est obligé de régler à nouveau chaque année une foule de dispositions, et pour ainsi dire au jour le jour, parce que les perpétuelles variations du Calendrier ne permettent pas de les régler d'avance et pour toujours; 2° Dans les collèges, les écoles, tous les établissements d'instruction publique où l'ordre serait si nécessaire et où les hommes les plus prévoyants s'aperçoivent toujours que, par la faute du Calendrier, ils ont encore oublié de prévoir et de régler bien des choses; 3° Dans l'industrie, dans les affaires commerciales, dans la comptabilité et le règlement des journées de travail, etc ; 4° Dans les chemins de fer, pour l'état comparatif de la recette des semaines que l'on appelle semaines correspondantes, mais qui réellement correspondent si mal par le fait du Calendrier; 5° Il en serait de même pour le règlement si important des jours de foire et de marché ; tandis qu'aujourd'hui, soit que l'on fixe un jour déterminé de la semaine, soit que l'on se règle sur un quantième du mois, les oscillations du Calendrier font surgir une foule d'obstacles qui viennent tout contrarier et forcent à ajourner, à anticiper ou à omettre entièrement ce que l'on voulait; sans parler d'ailleurs des calculs et des supputations que l'on est obligé de faire sans cesse et qui causent une multitude d'erreurs et d'oublis; 6° Enfin, dans un nombre infini de circonstances où l'on se trouve journellement contrarié par le défaut de concordance d'une année à une autre, entre les quantièmes des mois et les jours de la semaine. 7° N'oublions pas les associations qui doivent tenir leurs assemblées à des époques régulières et qui pourraient alors choisir des jours, des époques invariables; 8° Il en serait de même des familles qui aiment à se réunir à des jours fixés et déterminés d'avance; 9° Et pour les anniversaires, pour le culte des souvenirs, que l'on aimerait, en les célébrant au quantième du mois où sont arrivés les événements, à célébrer aussi au même jour de la semaine; or, avec le Calendrier actuel, cette heureuse coïncidence ne se rencontre presque jamais; on pourrait en citer bien des exemples, qui d'ailleurs se renouvellent des millions de fois chaque année pour des millions de personnes. 10° Cette réforme faciliterait aussi l'enseignement de l'histoire en donnant aux éphémérides, pour des événements publics ou de famille, un cachet d'exactitude chronologique qui leur a manqué jusqu'ici, et en faisant disparaître l'anachronisme pratique que l'on commet malgré soi, en rappelant par exemple un lundi un événement qui a eu lieu un autre jour de la semaine. 11° Ajoutons eu terminant que les religions et cultes divers, dont l'inconstance du Calendrier bouleverse chaque année les fêtes et les cérémonies, y gagneraient sous tous les rapports.

Mais les avantages de la Réforme proposée sont trop évidents, trop incontestables pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans de plus longs détails. Nous laissons donc à la science, à l'histoire, à la religion, à l'agriculture, à l'industrie, au commerce et aux arts, pour qui le temps est toujours et partout un élément nécessaire, le soin d'en proclamer les bienfaits.

 § 4 - Observations diverses.

Nous n'avons pu découvrir, au point de vue de la Science, d'objection sérieuse contre ce projet de reforme. L'équilibre, en effet, reste le même ou se rétablit bientôt entre l'année civile et l'année solaire, et nous tenons compte aussi exactement qu'auparavant des jours, des heures, des minutes et des secondes. Si, néanmoins, on voulait reprocher sérieusement à ce projet une différence passagère de quelques jours pour telle ou telle année, telle ou telle saison, je répondrais que cette différence n'a aucune importance par elle-même, qu'elle passerait tout à fait inaperçue, qu'elle ne causerait aucun dérangement dans nos habitudes, et que, quand elle serait d'un plus grand nombre de jours encore, il n'y aurait pas de quoi s'en inquiéter; que notre intention, d'ailleurs, a été de faire un Calendrier usuel et commode plutôt qu'un Calendrier astronomique, un Calendrier pour l'usage de tout le monde plutôt que pour l'usage de l'Observatoire; enfin, que la perfection du Calendrier civil ne consiste pas précisément dans sa plus grande conformité avec le Soleil, comme le prouve le Calendrier grégorien lui-même, qui contient une foule de dispositions peu conformes à la nature, mais qu'on a adoptées uniquement parce qu'elles étaient plus commodes.

On se demandera sans doute comment on a pu attendre jusqu'à ce jour pour opérer une réforme qui paraît si simple et si utile. Ce fait seul établirait un préjugé défavorable au projet, et nous devions chercher à nous en rendre compte. Or, sans nous arrêter ici à ces raisons générales que les progrès sont toujours lents en presque toutes choses, que les réformes précisément les plus simples et les plus utiles sont celles qui se font ordinairement attendre le plus; enfin, que les siècles passés, en s'écoulant et payant successivement leur tribut au progrès, semblent toujours vouloir laisser quelque chose à faire aux siècles à venir; sans nous arrêter à ces considérations générales, il nous a semblé, l'histoire à la main, due depuis longtemps on avait presque oublié le but principal du Calendrier; on ne pensait qu'à le mettre en parfait accord avec l'année solaire, et lorsque Grégoire XIII eut accompli ce voeu de la science, on crut que tout était fini, et qu'après cette réforme il n'y avait désormais plus rien à réformer; aussi, depuis cette époque, la plupart des auteurs se contentent de signaler, en passant, les défauts du Calendrier grégorien, mais sans en provoquer la réforme, et les législateurs ne paraissent pas non plus s'en être sérieusement occupés. Exceptons cependant la Convention. ( France, 1793 ), qui comprit le besoin d'un nouvel annuaire. Malheureusement, à quelques dispositions sages et utiles, elle en mêla d'autres absurdes et impies, et le Calendrier républicain n'eut que quelques années d'existence.

Quant à notre époque, les hommes de la Science, je l'avoue, ne semblent guère se douter qu'ils ont encore une grande tâche à remplir; mais, du jour où ils seront consultés sur ce point, je ne doute pas qu'à l'instant ils ne découvrent eux-mêmes toutes les imperfections du Calendrier civil, qu'ils n'indiquent les moyens les plus faciles de les corriger, et qu'ils ne proclament, bien mieux que n'ont pu le faire quelques rares écrivains, la, nécessité et les avantages d'une réforme.

Vous avez donc mille fois raison, monsieur le Directeur, de vouloir avant tout soumettre cette importante question à un Congrès international qui ferait appel aux plus habiles économistes, aux savants de tous les pays, aux astronomes les plus distingués, et quand la Science aura fait entendre ses oracles, la conscience des législateurs sera parfaitement éclairée, et ils pourront, après ce nombre infini d'essais faits depuis tant de siècles et par tant de génies, ils pourront, en toute connaissance de cause, opérer la plus grande, la plus logique, la plus utile, et en même temps la plus simple de toutes les réformes, et donner à tous les habitants de notre planète le plus parfait de tous les Calendriers, qui deviendrait nécessairement un jour un Calendrier universel, le Calendrier de tous les peuples


A. B. C.

III

 

OBSERVATIONS SUR LA RÉFORME DU CALENDRIER
(Extrait de L'Astronomie, août 1885).

MONSIEUR LE DIRECTEUR,

J'ai lu avec le plus vif intérêt, dans la Revue astronomique que vous dirigez, deux articles touchant une des questions les plus intéressantes qui existent certainement au point de vue pratique, - je veux parler de la réforme du Calendrier civil.

Dans une première communication en date du mois de septembre dernier, vous-même, Monsieur le Directeur, faisiez appel à toutes les bonnes volontés, pour hâter la solution d'un problème que vous considérez à si juste titre comme essentiel, au point de vue des relations sociales de toute nature, et surtout en ce qui concerne les rapports entre personnes appartenant à des nationalités différentes.

Votre appel fut entendu, et, dans le numéro de L'Astronomie du mois de novembre, j'ai suivi avec une grande satisfaction, les progrès de la grande campagne scientifique dont vous vous êtes fait l'instigateur.

Il ne m'appartient pas de décerner à l'auteur anonyme du remarquable article auquel je fais allusion tous les éloges qu'il mérite, et qu'il obtiendra certainement de la part du public et du monde savant. - Je n'entreprendrai pas non plus de revenir sur les curieux détails historiques contenus dans cet intéressant Mémoire. - Mais j'espère, Monsieur le Directeur, que vous me permettrez d'apporter ma modeste pierre à l'édifice dont vous êtes l'architecte, et que vous voudrez bien accorder l'hospitalité de vos colonnes aux quelques observations qui vont suivre.

Veuillez agréer, etc...


JULES BONJEAN,
Docteur en droit, Avocat à la cour d'appel. - Paris


§ 1er. - Bases essentielles d'un Calendrier normal.

Si l'on analyse d'Une manière générale les différents systèmes qui ont été successivement adoptés, tant dans l'antiquité que dans les temps modernes, pour régler la computation du temps, on s'aperçoit, non sans étonnement, que les plus illustres réformateurs n'ont obtenu que des résultats relativement très imparfaits. Et pourtant, il semble à première vue que rien ne soit plus facile à un législateur, disposant d'un pouvoir souverain, que d'imposer aux populations des règles absolument méthodiques et parfaitement satisfaisantes à tous égards en ce qui concerne le Calendrier.

A quoi tiennent donc ces difficultés si considérables que les plus beaux génies de toutes les époques n'ont pu les surmonter entièrement? Pourquoi n'est-on jamais arrivé jusqu'à ce jour à établir un système de computation du temps, qui donnât satisfaction à tous les intérêts et à toutes les exigences ?

La cause de ces perpétuels changements et de ces constants insuccès est, à notre avis, facile à dégager : c'est la multiplicité des points de vue auxquels le législateur peut et doit se placer, pour régler les diverses divisions du temps. - Et en effet, il doit tenir compte tout à la fois : 1° De la durée des principales évolutions astronomiques; 2° Des moeurs, voire même des préjugés invétérés de la population; 3° Enfin et surtout, des nécessités de la vie pratique.

Or, dans la plupart des cas, il est impossible de donner en même temps satisfaction à ces différents ordres d'idées, et le créateur d'un nouveau Calendrier se voit souvent obligé d'opter entre des considérations également respectables et pourtant opposées. - Il s'en suit nécessairement que, dans ce conflit d'intérêts de diverses natures, un point de vue se trouve presque toujours sacrifié à un autre; ce qui explique les lacunes et les imperfections qui se rencontrent fatalement dans tous les Calendriers.

En présence de cette impossibilité d'arriver à un résultat absolument satisfaisant à tous égards, quelle est donc la ligne de conduite que doit suivre le réformateur? - Faut-il qu'il se retranche exclusivement clans le domaine clé la Science pure, qu'il ne prenne en considération que les seules évolutions des planètes, en n'envisageant que le point de vue astronomique? - Doit-il au contraire, imitant en cela les Pontifes romains, se laisser influencer par le respect de la tradition, au point de laisser subsister des procédés de computation que répudient à la fois la Science pure et le bon sens pratique? Doit-il, en un mot, se placer exclusivement au point de vue traditionnel? -Ou bien, dédaignant également les principes de la Science et les considérations historiques les plus respectables, faut-il qu'il n'ait d'autre souci que de créer des divisions commodes, appropriées aux besoins de la vie, et qu'il ne s'attache qu'au point de vue pratique ?

A notre avis, aucune des trois méthodes que nous venons d'indiquer ne peut donner à elle seule des résultats satisfaisants; et, pour se convaincre de l'exactitude de cette proposition, il suffit d'envisager les conséquences absurdes auxquelles on arriverait, en adoptant exclusivement un des trois systèmes que nous venons de mentionner.

Supposons, en effet, que l'on envisage uniquement le point de vue astronomique. - On se trouve dès l'abord en présence de difficultés insurmontables; car le commencement et la fin de chacune des évolutions planétaires, dont il faut nécessairement tenir compte, ne coïncident pas exactement : l'année solaire ne se compose précisément ni d'un certain nombre de mois lunaires; ni même d'un certain nombre de jours. Bien plus, les jours solaires ne sont pas rigoureusement égaux entre eux. - S'il fallait donc s'attacher exclusivement aux phénomènes sidéraux, il serait nécessaire de rédiger des Tables astronomiques, dont l'usage ne serait accessible qu'aux seuls savants, et qui ne pourraient en aucune façon constituer un Calendrier, dans le véritable sens du mot. - Mais là n'est pas le seul inconvénient d'un tel système quand bien même les évolutions astronomiques les plus longues seraient exactement des multiples des plus petites, on n'obtiendrait pas encore lui résultat satisfaisant à tous égards. Imaginons en effet, pour un instant, que l'année solaire se compose précisément de 365 jours et de 5 mois lunaires, ayant chacun 73 jours; quelles seraient les conséquences d'une hypothèse si favorable? - Nous obtiendrions des divisions très scientifiques peut-être, mais à coup sûr inapplicables aux besoins divers de la vie sociale. Comment, en effet, pourrait-on se contenter d'un système où aucune des périodes ne serait facilement fractionnable; où l'on ne pourrait distinguer ni demi-année comprenant un nombre exact de mois, ni demi-mois comprenant un nombre exact de jours; surtout si l'on considère l'énorme distance qui séparerait une année de 365 jours d'un mois de 73, et un mois de 73 jours d'une simple journée? - On voit donc par cette simple hypothèse que, même en supposant une coïncidence parfaite entre les diverses évolutions des astres, on ne saurait encore se retrancher exclusivement dans le domaine de la Science, sous peine de .produire une oeuvre absolument inapplicable aux nécessités de la vie pratique; sans parler du bouleversement qu'une telle innovation apporterait dans les moeurs et dans les habitudes de la population.

Faut-il donc, rejetant toute idée scientifique, et désespérant d'arriver jamais à une solution méthodique de la question, nous contenter d'appliquer aussi exactement que possible les règles que nous ont transmises nos devanciers, et nous borner à suivre la tradition ? Une telle opinion ne saurait, à notre avis, être sérieusement défendue. - Sans doute, il existe dans notre Calendrier actuel certaines dispositions qui, bien que peu justifiables au point de vue logique, sont néanmoins respectables en raison de leur concordance avec des moeurs et des usages profondément ancrés dans l'esprit de la, population ; mais, par contre, il faut bien reconnaître que plusieurs autres règles, qui n'ont également d'autre fondement que la tradition, pourraient être réformées sans blesser aucunement les habitudes nationales. - C'est ainsi , par exemple, que, si l'on conçoit que l'on recule devant la suppression de la semaine, période traditionnelle par excellence, on ne s'explique guère que par un esprit de routine vraiment singulier, l'on persiste encore à n'assigner que 28 jours au mois de février, alors que le nombre des mois de 31 jours dépasse d'autre part celui des mois de trente.

En présence de cette impossibilité où nous nous trouvons de nous guider uniquement d'après les données de la Science, ou d'après les usages traditionnels, il semble au premier abord que le seul parti à prendre soit de se restreindre dans les bornes des considérations pratiques; mais ici encore, nous tomberions sur un autre écueil. - Supposons, en effet, que l'on fasse abstraction de toute idée scientifique ou historique; qu'arrivera-t-il ? On se contentera de constituer des périodes factices, d'un usage absolument commode, facilement divisibles les unes par les autres : on créera, par exemple, une année de 100 jours, comprenant 10 mois de 10 jours chacun; ou bien encore une année de 240 jours, se subdivisant en 12 mois de 20 jours, fractionnés chacun en petites périodes de 5 jours. - Il est inutile d'insister sur les inconvénients que présenterait un pareil Calendrier : très commode sans doute pour la supputation des délais, des échéances, du temps réellement écoulé depuis une date déterminée, il ne procurerait aucun élément d'appréciation touchant le retour des phénomènes les plus essentiels, même au point de vue pratique; et d'autre part, il ne serait nullement approprié aux moeurs et aux habitudes d'esprit des populations.

Quels sont donc les principes que l'on doit adopter, pour fonder les bases d'un Calendrier véritablement bon et utile, sinon parfait ? - Nous venons de voir qu'il était impossible de se placer exclusivement à l'un des trois points de vue astronomique, traditionnel ou pratique. Il faut donc combiner entre eux ces divers éléments, en sacrifiant le moins possible chacun d'eux.

Mais, en cas de conflit entre des considérations d'ordres différents, quel sera le criterium à adopter? - A notre avis, c'est le point de vue pratique qui devra toujours prévaloir. Et en effet, quel est le but essentiel du calendrier ? Est-ce de faire connaître aux savants le moment précis où doivent se produire les phénomènes astronomiques ? Est-ce de perpétuer le souvenir d'usages et de préjugés depuis longtemps disparus ? On ne saurait le soutenir sérieusement. Il faut donc avant tout, quand on entreprend de réformer le Calendrier, se préoccuper des nécessités de la vie usuelle : chercher à créer des divisions simples, facilement fractionnables, concordant autant que possible entre elles, et suffisamment variées pour que l'une ou l'autre corresponde presque toujours à une durée d'un usage commode pour régler nos affaires, nos travaux, ou notre repos. Sans doute, par suite même de ces considérations utilitaires, il faut aussi tenir compte des données de la Science, et respecter dans une certaine mesure la tradition; mais on ne doit renoncer aux divisions simples et commodes qu'à la dernière extrémité, et qu'autant qu'il est absolument démontré qu'un inconvénient pratique sérieux résulterait de l'omission d'une considération astronomique ou traditionnelle.

§ 2. -- Critique des diverses subdivisions du Calendrier grégorien.

Le Calendrier grégorien, actuellement en vigueur chez la plupart des nations civilisées, est incontestablement l'un des meilleurs, sinon le meilleur de ceux qui ont été usités jusqu'à ce jour. - Nous n'entreprendrons donc pas de remonter le cours des âges, et nous ne nous livrerons pas à l'analyse des différentes méthodes qui ont été adoptées à toutes les époques, pour supputer le temps. Poursuivant un but essentiellement pratique, nous nous bornerons à étudier en particulier chacune des subdivisions de notre Calendrier actuel, en les appréciant conformément aux principes que nous avons exposés dans notre paragraphe premier.

1° LE JOUR. - Le jour est la base même, l'unité primordiale de tout calendrier. La succession de la lumière et 'des ténèbres, au moins dans presque tous les climats habitables, fait du mouvement de rotation de la Terre la subdivision du temps la plus nécessaire de toutes, en ce qui concerne la vie usuelle. - Il est vrai que le jour astronomique ne coïncide pas rigoureusement avec le jour moyen sur lequel se règlent nos horloges; mais la différence qui les sépare restant toujours dans des limites très étroites, on peut dire que cette première division est tout à la fois conforme aux données de la Science, aux exigences de la vie pratique, et qu'elle est de plus sanctionnée par le consentement universel des nations.

2° LA SEMAINE. - Il en est différemment de la semaine. - Cette période ne correspond précisément à aucune évolution astronomique; elle présente de plus le double inconvénient : d'une part, de comprendre un nombre de jours indivisible; et d'autre part, de n'être pas une fraction exacte de l'année. - Néanmoins, nous croyons qu'ici, même au point de vue pratique, le respect de la tradition s'impose impérieusement. Et en effet, les trois défectuosités que nous venons de signaler ne sont pas aussi graves qu'elles le paraissent au premier abord. En premier lieu, si la semaine n'offre aucun intérêt comme indication du retour de certains phénomènes climatériques, il faut bien avouer qu'aucune période astronomique d'une durée à peu près semblable n'offrirait plus d'avantages à cet égard: et pourtant il est indispensable de créer des subdivisions intermédiaires entre le jour et l'année, seuls éléments scientifiques absolument nécessaires par suite des profondes Modifications qu'ils apportent aux conditions de la vie usuelle. Quant à la seconde objection qu'on peut faire contre la période de 7 jours, elle ne doit pas plus nous arrêter que la première; car, s'il est vrai de dire que le nombre 7, essentiellement indivisible, paraît assez mal choisi pour une subdivision pratique du temps, il ne faut pas oublier qu'un usage constant, corroboré chez la plupart des peuples par les prescriptions religieuses, consacre au repos un des jours de la semaine; en sorte que les jours ordinaires se trouvent réduits à six, nombre commode et facilement fractionnable. - Nous nous trouvons donc en présence d'un seul inconvénient vraiment sérieux : le défaut de concordance entre la durée de l'année et un nombre entier de semaines. C'est là sans doute un défaut des plus graves et qu'a parfaitement fait ressortir l'auteur du remarquable article publié dans cette Revue au mois de novembre dernier; mais ce même auteur a placé le remède à côté du mal, eu exposant une méthode artificielle destinée à supprimer l'inconvénient qu'il signalait. A notre avis, l'expédient mis en avant par lui serait parfaitement acceptable; toutefois, au paragraphe suivant, nous nous permettrons de proposer à notre tour un procédé empirique d'une autre nature, qui pourrait peut-être atteindre le même but, sans présenter les mêmes désavantages.

On voit donc que la semaine offre moins d'inconvénients qu'il ne semble au premier abord, tant au point de vue scientifique qu'au point de vue pratique. - Qlue si maintenant nous considérons la nécessité de respecter autant que possible la tradition, aucune période peut-être ne s'impose d'une façon plus absolue que celle de 7 jours. Et, en effet, chez la plupart des peuples civilisés, les moeurs, les usages anciens, les doctrines religieuses, font de cette subdivision du temps une des bases de réglementation les plus essentielles pour les travaux, les pratiques des divers cultes, les affaires, ou les plaisirs. Il faut donc renoncer à substituer à la semaine une autre période plus méthodique de 5, 6 ou 10 jours, par exemple, sous peine d'apporter un trouble profond clans les habitudes de la population et de ne créer qu'une oeuvre destinée à périr promptement, comme le Calendrier de la Convention nationale française, si excellent pourtant à d'autres égards.

3° Le mois. - A proprement parler, le mois du calendrier grégorien n'est, de même que la semaine, qu'une subdivision purement factice. -Et d'abord. il ne correspond exactement à aucune évolution astronomique. De plus, les mois ne sont pas égaux entre eux, et chacun d'eux ne présente pas même l'avantage d'être une fraction déterminée de l'année. Cet inconvénient est rendu plus saillant encore par l'inconcevable esprit de routine qui a fait attribuer seulement 28 jours à février, tandis que d'autre part le nombre des mois de 31 jours dépasse celui des mois de 30 jours. Enfin, si 4 mois de l'année présentent bien l'avantage de comprendre un nombre de jours simple et facilement divisible, il faut remarquer que les 8 autres, c'est-à-dire le plus grand nombre, sont composés de 31, 28 ou 29 jours, et sont au contraire très défectueux à. cet égard.

Nous croyons donc qu'une réforme s'impose impérieusement sur ce point. - Sans doute, nous ne regrettons pas que le mois du Calendrier ne corresponde pas au mois lunaire. A la différence des mouvements de rotation et de translation de la Terre, le mouvement de la Lune autour de notre planète n'entraîne aucune conséquence pratique suffisamment importante pour qu'on doive sacrifier au désir d'en tenir compte la simplicité et l'utilité d'un autre mode de computation. - Nous admettons donc que le mois civil puisse ne pas concorder avec le mois lunaire, et ne doive être qu'une division artificielle, qu'un douzième d'année. -Mais, ceci posé en principe, et toute considération scientifique étant écartée, au moins faut-il que le côté pratique de la question reçoive autant que possible, satisfaction. En effet, nous ne sommes plus ici, comme en ce qui concerne la semaine, contraints par la nécessité de respecter des traditions enracinées dans l'esprit de la population; car les anomalies qui se rencontrent dans la durée des différents mois ne peuvent s'expliquer que par le souvenir d'usages et de préjugés depuis longtemps disparus. Il faut donc s'en tenir sur ce point aux seules règles du bon sens, et restituer au mois son caractère de division factice, mais pratique et commode, de l'année. - Nous verrons au Paragraphe suivant comment, à notre avis, ce résultat pourrait être obtenu.

4° L'ANNÉE. - A la différence de la semaine et du mois, l'année est une période pour laquelle on doit soigneusement tenir compte des données de l'Astronomie. - Si nous avons pu, en effet, négliger de prendre en considération les phases de la Lune, qui n'apportent pas d'importantes modifications aux conditions de la vie usuelle, nous ne saurions agir de même en ce qui concerne le mouvement de notre planète autour du Soleil. De même que la rotation de la Terre impose nécessairement le jour comme élément fondamental de la division du temps, en ramenant successivement les ténèbres et la lumière, de même la course de notre planète autour du Soleil entraîne périodiquement, sous la plupart des latitudes, le retour de phénomènes climatériques d'une extrême importance au point de vue pratique. Toutefois, l'année solaire ne comprenant pas un nombre exact de jours, il devient nécessaire d'user de procédés empiriques pour établir la concordance entre ces deux éléments essentiels du Calendrier. Nous n'entreprendrons pas d'examiner les diverses méthodes qui ont été usitées jusqu'ici pour atteindre ce but; mais il nous semble que le Calendrier grégorien peut être considéré comme aussi satisfaisant que possible à ce point de vue, sauf toutefois en ce qui concerne la place bizarre qui est assignée au jour complémentaire, et qui n'a d'autre fondement qu'un respect excessif de la tradition.

§ 3. - Plan de réforme du Calendrier.

Nous venons de voir quels sont les avantages et quelles sont les lacunes que présente le Calendrier grégorien; il nous reste maintenant à examiner comment on pourrait arriver à conserver les uns tout en comblant les autres. -Nous n'avons pas, sans doute, la prétention de présenter un projet parfait de tous points : nous nous contentons de soumettre aux lecteurs les modifications qui nous semblent pouvoir et devoir être apportées à notre Calendrier actuel; mais, pour plus de clarté dans l'exposition, nous sommes obligé de donner à cette dernière partie de notre travail le caractère d'un plan d'ensemble.

A notre avis, le Calendrier réformé devrait être établi sur les bases suivantes :

L'année serait de 365 jours , avec des jours complémentaires introduits conformément aux principes du Calendrier grégorien.

Elle se diviserait en 12 mois, ayant alternativement 30 et 31 jours, de telle sorte qu'on aurait


Janvier . . . . . . . . . . . . . .30 jours.
Février. . . . . . . . . . . . . . 31 -
Mars. . . . . . . . . . . . . . . .30 -
Avril. . . . . . . . . . ............31 -
Mai . . . . . . . . . . . . . . ....30 -
Juin . . . . . . . . . . . . . ......31 -
Juillet . . . . . . . . . ... . . . .30 -
Août . . . . : . . . . . . . ... . 31 -
Septembre . . . . . . . . .... 30 -
Octobre . . . . . . . . . . . . 31 -
Novembre . . . . . . . . . . ..30 -
Décembre . . ................. 30-
TOTAL. . . . . . . . ..........365 jours.


Dans les années bissextiles, le mois de décembre recevrait un 31e jour, ce qui porterait à 6 le nombre des mois de 31 jours, de même que celui des mois de 30.

Le premier jour de l'année serait toujours un dimanche; puis les jours de la semaine se succéderaient dans leur ordre actuel jusqu'au 30 décembre, dernier jour de l'année dans notre système, qui se trouverait être également un dimanche; en sorte que le premier et le dernier jour de l'année seraient jours de repos.
Dans les années bissextiles, le 31 décembre, jour complémentaire, recevrait une désignation spéciale, ou serait simplement qualifié dimanche.
Enfin le jour civil resterait soumis aux règles qui le régissent actuellement, sans aucune modification.

Il nous semble qu'un tel Calendrier présenterait des avantages considérables, et serait à divers points de vue supérieur au Calendrier grégorien. - Quelles sont, en effet, les réformes que nous proposons?
En ce qui concerne les mois, le Calendrier actuel divise l'année en 7 mois de 31 jours, 4 mois de 30 jours et 1 mois de 28 ou 29 jours; et de plus il intercale les mois de 31 jours d'une façon tellement singulière qu'on est souvent forcé de recourir à des procédés empiriques pour savoir si tel ou tel mois a 30 ou 31 jours. Le mois de février, démesurément écourté, oblige à augmenter le nombre des mois de 31 jours, et à faire du mois de 30 jours l'exception, alors qu'il devrait constituer la règle. On voit donc que la méthode actuellement suivie manque absolument de logique. - Au contraire, dans notre système; les mois de 30 jours, de beaucoup les plus commodes, sont en majorité, et se trouvent régulièrement alternés avec les mois de 31, ce qui permet de les distinguer facilement les uns des autres. De plus, la singularité d'un mois tronqué, comme le mois de février actuel, disparaît complètement. Enfin, le jour complémentaire des années bissextiles vient s'encadrer tout naturellement à la fin de l'année, en faisant du douzième mois un mois de 31 jours.

Sur ce premier point il nous semble que la réforme que nous proposons ne saurait offrir beaucoup de prise à la critique. - Quant au système que nous avons énoncé plus haut touchant les semaines, nous admettrions plus volontiers la discussion. Nous ne nous dissimulons pas, en effet, le caractère empirique de la théorie que nous avons mise en avant, et nous savons qu'on pourra nous accuser d'avoir créé une semaine de deux dimanches, ou même de trois dimanches, proche parente de la fameuse " semaine des quatre jeudis. ". Mais nous avons été séduits par la perspective de faire concorder entre elles les diverses subdivisions du Calendrier. N'est-il pas en effet regrettable de voir ce défaut de connexité qui existe aujourd'hui entre le jour de la semaine. et le jour de l'année? Qui n'a senti à maintes reprises les inconvénients théoriques et pratiques d'une telle méthode? - Sans doute, on peut reprocher au système que nous proposons de faire de la dernière semaine de l'année une semaine qui n'en est pas une, une semaine de 8 ou même de
9 jours, et de rompre ainsi la chaîne des périodes de 7 jours. C'est là incontestablement une critique fondée ; mais nous pouvons répondre à cette objection par des arguments également sérieux.

Et d'abord, on remarquera que nous employons, pour faire coïncider la durée de l'année avec celle d'un nombre exact de semaines, un procédé absolument analogue à celui qui est déjà usité pour faire concorder les années solaires avec des nombres entiers de jours. De même que, tous les 4 ans, on ajoute un jour complémentaire à l'année bissextile, qui devient ainsi une période de 366 jours, tandis que l'année normale n'en comprend que 365; de même nous faisons de la 52e semaine de chaque année une semaine spéciale comprenant 8 jours au lieu de 7. On voit donc que ces deux procédés se valent, et que l'un n'est ni plus empirique ni plus étrange que l'autre. - De plus, il faut considérer que cette légère perturbation, qui se produirait dans les habitudes de la population, par suite du rapprochement immédiat de deux dimanches, se placerait précisément à une époque de l'année consacrée généralement à des réjouissances exceptionnelles, d'après les coutumes et les moeurs de presque tous les peuples. - Enfin, quand bien même la réforme indiquée par nous présenterait certains désavantages, ne vaudrait-il pas mieux encore se résigner à accepter ces légers inconvénients, plutôt que de laisser subsister un état de choses éminemment défectueux?

En résumé, le .nouveau Calendrier dont nous proposons l'adoption l'emporterait sur le Calendrier grégorien par les qualités suivantes : concordance perpétuelle des jours de l'année avec les jours de la semaine; égalité et régularité aussi grandes que possible des mois; absence de toute singularité injustifiable autrement que par l'esprit .de routine. - De plus, il offrirait cet immense avantage de respecter presque absolument les habitudes invétérées de la population; de telle façon que la réforme ne jetterait aucun trouble dans le cours ordinaire des choses de la vie usuelle, et réaliserait des améliorations considérables tout en passant pour ainsi dire inaperçue.

JULES BONJEAN.

 IV


FERMETURE DU CONCOURS

(Extrait de L'Astronomie, mai 1886).

Le concours, ouvert en septembre 1884, a été fermé, comme il avait été annoncé, à la date du ler janvier 1886. Cinquante mémoires, envoyés des diverses parties du monde, ont été examinés en première lecture et classés. Le rapport va être incessamment soumis au jugement d'une haute commission, modifié, s'il y a lieu, et adopté comme exposition du PROJET de la réforme désirée; puis il sera publié avec les prix décernés. Nous pouvons penser, dès aujourd'hui, que le prix de cinq mille francs ne pourra être décerné à un seul auteur, mais sera partagé entre plusieurs.

Plusieurs savants nous ont demandé, à ce propos, si ce projet ne visait pas aussi la réforme du Calendrier religieux, nous assurant qu'elle serait très utile et qu'elle était même généralement souhaitée par tous les chrétiens, catholiques ou protestants. Nous ne pouvons personnellement rien affirmer à ce sujet : cependant nous connaissons des membres du Parlement anglais qui ont l'intention de proposer cette réforme à la Chambre des Communes, surtout dans le désir de voir fixées chaque année à la même époque les vacances du Parlement. Nous pourrions particulièrement en citer un, bien connu partout par son immense fortune, et surtout par ses bienfaisances sans bornes en Angleterre et en France, et qui a doté Paris des fontaines populaires qui portent son nom.

Mais il appartiendra au Congrès que nous espérons voir se réunir pour la réforme du Calendrier civil, de décider s'il doit, en même temps, émettre un voeu sur la réforme du Calendrier religieux. Quant à nous, nous ne pouvons nous occuper que du Calendrier civil. Il nous semble d'ailleurs que la réforme du Calendrier religieux regarde le chef de la religion chrétienne. Grégoire XIII, avec le concours des savants de son siècle, a proposé, il y a trois siècles, une réforme qui a été successivement acceptée par presque tous les États chrétiens; Léon XIII, qui passe avec raison pour être l'ami de la science et du progrès, pourra bien, s'il le juge utile, décider à son tour de l'opportunité d'une nouvelle réforme.

V

RAPPORT SUR LES PROJETS PRÉSENTÉS AU CONCOURS (1)

(1) Ce concours a été fermé, comme on vient de le voir, le 1er janvier 1886. La Société Astronomique de France ayant été fondée et ayant tenu sa première séance le 28 janvier 1887, M. Flammarion a, dès la seconde séance (28 février), transmis ses pleins pouvoirs à la Société, qui a immédiatement nommé une commission chargée de lui adresser un Rapport sur les projets présentés et sur la distribution du prix de cinq mille francs. (C'est ce Rapport, dû à M. Gérigny, secrétaire de la Société, qui est publié ici.

Le concours ouvert en 1884 par L'Astronomie, pour un projet de réforme du Calendrier civil, a produit les résultats qu'on était en droit d'attendre d'un appel universel au sujet d'une question dont l'intérêt est aussi manifeste. Des diverses parties du monde, cinquante Mémoires ont été adressés à M. Flammarion. Quelques-uns d'entre eux renferment plusieurs projets différents. Un certain nombre présentent un caractère scientifique de haute valeur; plusieurs offrent des qualités sérieuses et un mérite incontestable. Avant de passer à la discussion détaillée de ces nombreux travaux, il importe, croyons-nous, de bien préciser les bases sur lesquelles il nous a semblé que la réforme devait être examinée. Tout le monde convient que le Calendrier grégorien, tel qu'il est actuellement en usage, présente de graves imperfections; mais l'importance relative de ces imperfections a été jugée d'une manière bien différente par les auteurs qui ont adressé leurs Mémoires au concours, et les moyens imaginés pour y remédier sont nombreux et variés.

Il ressort de la lecture des projets que les défauts qui ont été reprochés au Calendrier grégorien, à tort ou à raison, sont :
1° L'inégalité des années civiles qui comptent tantôt 365 jours, tantôt 366 jours;

2° L'imperfection du cycle grégorien de 400 ans qui, faisant l'année civile moyenne de 365j,2425, alors que l'année tropique est de 365j,2422, amène un écart d'un jour au bout de 3500 ans environ;
3° Le caractère arbitraire de la division en douze mois, période d'environ 30 jours, qui ne correspond, même approximativement, à aucune période astronomique et qui n'a même pas l'avantage d'être un douzième d'année;
4° L'inégalité de ces mois qui ont tantôt 31 jours, tantôt 30, tantôt même 28 ou 29 ;

5° Le caractère empirique et incommode de la semaine de 7 jours qui n'a pas d'autre raison d'être que l'antiquité de son origine;
6° Le défaut de concordance entre les jours de la semaine et les dates de l'année, qui oblige à des calculs assez pénibles quand on veut savoir à quel jour de la semaine correspond une date donnée;
7° Le défaut de concordance entre les jours de la semaine et les dates du mois

8° L'absence de divisions décimales dans la mesure du temps;
9° L'origine arbitraire de l'année, fixée depuis Charles IX au 1er janvier, date qui ne correspond à aucun phénomène astronomique remarquable;
10° Le caractère trop particulier de l'ère chrétienne qui, se rapportant à un événement religieux, peut blesser les sentiments des populations non chrétiennes, et dont l'origine ne coïncide même pas avec l'année de la naissance de Jésus-Christ;
11° Le caractère arbitraire et illogique des dénominations adoptées.

Telles sont les imperfections  que les concurrents se sont efforcés de faire disparaître, chacun d'eux attachant son attention à celle qui lui paraissait la plus grave. Il importe de discuter ces onze griefs et d'examiner s'ils sont toits réellement fondés, et s'il est possible de corriger les défauts signalés sans en introduire de plus graves.

I

Il y a d'abord une considération capitale qui doit dominer toutes les autres et qui introduit une différence capitale entre la mesure du temps et la mesure des autres grandeurs : c'est que le double mouvement de la Terre, autour de son axe et autour du Soleil, ramène, à des intervalles à peu près égaux, des phénomènes variés qui jouent un rôle considérable dans toute notre existence. Les unités de longueur et de poids peuvent être arbitraires sans aucun inconvénient, et celles dont nous nous servons le sont effectivement; mais la succession du jour et de la nuit nous oblige à régler notre vie sur le mouvement diurne apparent du Soleil, et nous impose d'une façon absolue le jour solaire pour unité de temps. Il est vrai que le jour solaire n'étant pas constant, ne présente pas rigoureusement le caractère essentiel d'une unité de mesure; mais on sait comment les astronomes ont tourné la difficulté en remplaçant le jour solaire vrai par le jour solaire moyen. Nous ne nous appesantirons pas sur cette ingénieuse combinaison qui est, du reste, en dehors de notre sujet et qui résout le problème de la manière la plus heureuse et la plus complète; on peut dire que le jour solaire moyen, tel qu'il est défini en Astronomie est, pour les usages civils, une unité de temps définitive.

Mais le jour solaire moyen est une unité trop courte pour les durées de quelque étendue; on pourrait avoir l'idée d'employer dans ce cas un multiple décimal de l'unité fondamentale, par exemple une période de 100 jours ou de 1000 jours, comme on emploie l'hectomètre ou le kilomètre pour mesurer les distances itinéraires. Si tous les jours se ressemblaient, ou l'aurait évidemment déjà fait et la question du Calendrier n'existerait pas (Dans un monde sans saisons, comme Jupiter, on ne remarque pas d'aunée et le cycle des jours peut être quelconque.). Mais la période des saisons nous ramène alternativement les longs jours et les longues nuits, les chaleurs étouffantes et les froids rigoureux, l'activité et le sommeil de la vie végétale. Nous sommes obligés de compter avec cette diversité des phénomènes du monde qui nous entoure, pour régler nos occupations; la période de leur succession s'impose pour unité de temps avec une autorité non moins absolue que la période du jour et de la nuit, et c'est justement de là que naît la première difficulté du problème, car cette période que les astronomes appellent l'année tropique n'est pas formée d'un nombre exact de jours; elle est d'environ 365 jours un quart (365j,242217) et même elle varie légèrement avec les siècles. Heureusement, cette variation est si légère qu'il est tout à fait inutile d'en tenir compte, au moins pour plusieurs milliers d'années.

Il est évidemment impossible de conserver pour les usages civils une année qui ne serait pas composée d'un nombre exact de jours. Puisqu'on ne peut pas non plus renoncer à compter le temps d'après les saisons et remplacer l'année par une période décimale de 100 jours ou de 1000 jours, il ne reste que deux partis à prendre. Le premier serait de former l'année civile du nombre entier de jours le plus voisin de la valeur fractionnaire de l'année tropique, c'est-à-dire de 365 jours. C'est la solution qu'avaient adoptée les anciens Égyptiens. Cette année, composée invariablement de 365 jours, et qu'on a appelée l'année vague, a l'incontestable avantage d'être toujours égale à elle-même; mais on sait l'inconvénient qui résulte de la fraction négligée. L'année civile étant trop courte d'un quart de jour environ, les saisons se déplacent d'un jour tous les quatre ans; la date de l'équinoxe de printemps, par exemple, s'augmente d'une unité tous les quatre ans, d'un mois tous les 120 ans environ en 1460 ans, à peu près, les saisons ont fait tout le tour de l'année. Les anciens Égyptiens ne voyaient pas d'inconvénient à cette variation annuelle; ils pensaient au contraire que ce mode de supputation était plus avantageux, parce qu'au bout du cycle de 1460 ans, toutes les saisons s'étaient trouvées sanctifiées par les différentes fêtes religieuses qui se célébraient à des dates fixes. Mais la civilisation moderne ne s'accommoderait pas d'un pareil système. Le Calendrier n'est pas seulement un tableau composé d'une manière arbitraire pour donner des noms ou des numéros aux jours successifs; c'est aussi un classement des jours à venir, d'après lequel nous distribuons à (avance nos travaux et nos plaisirs, nos occupations privés ou professionnelles; c'est d'après lui que se règlent nos projets et nos habitudes. Il est l'image de la succession des saisons, dont il nous indique à l'avance les particularités qui peuvent être prédites, comme les heures du lever et du coucher du Soleil, l'équation du temps, etc. Nous ne comprendrions pas que les mêmes saisons ne se reproduisissent plus aux mêmes dates, parce qu'alors il nous faudrait modifier nos habitudes et changer les dates de nos diverses occupations à mesure que les saisons se déplaceraient parmi les dates du Calendrier civil.

Les deux grandes réformes historiques du Calendrier ont eu précisément pour but de mettre autant que possible l'année civile d'accord avec l'année tropique, et puisque nous ne pouvons accepter l'année vague, il faut bien nous résigner à la deuxième solution, qui fut celle de Jules César aussi bien que celle de Grégoire XIII, et qui consiste à faire des années de 365 jours et de 366 jours combinées de telle sorte que la moyenne soit aussi voisines qua possible du nombre 365j,2422. Par ce procédé, les points solsticiaux et équinoxiaux se déplacent bien de quelques heures pendant les années de 365 jours, qui sont trop courtes; mais quand arrive l'année de 366 jours, qui est trop longue, l'équinoxe se trouve brusquement reculé dans l'autre sens et revient à peu près à sa place primitive. On pourra discuter sur le mode de distribution des années de 365 et de 366 jours; on pourra même proposer, si l'on y trouve avantage, des années de moins de 365 jours, dites défectives, combinées avec des années de plus de 365 jours, qui seront dites abondantes; mais le principe même de la combinaison d'années civiles de durées différentes, dans le but d'assurer le retour périodique des saison aux mêmes dates de l'année, doit rester absolu et hors de contestation. La première condition, la plus essentielle que doive remplir le Calendrier, c'est d'être d'accord avec l'année tropique; c'est-à-dire que la durée de l'année moyenne doit être aussi voisine que possible de 365j,2422.

II

A côté de cette obligation fondamentale, qui nous est imposée par un rapport numérique entre des phénomènes naturels et complètement en dehors de l'action de la volonté humaine, il est encore une condition capitale qu'on ne doit pas perdre de vue dans l'établissement d'un projet de réforme, et qui dépend de considérations entièrement différentes se rattachant à trois ordres d'idées distincts :

1° Le Calendrier grégorien, en usage chez les nations les plus civilisées, n'est pas l'oeuvre d'un jour imposée par un législateur; il est, pour ainsi dire, le résultat du travail des siècles et d'un grand nombre de générations. Ce n'est autre chose que l'ancien Calendrier romain dont l'origine se perd dans la nuit des légendes de Romulus et de Numa Pompilius, réformé à diverses reprises, suivant les progrès de la Science, mais jamais complètement transformé. Un résumé rapide de l'histoire de ce Calendrier ne sera peut-être pas inutile.

L'année de Romulus se composait de dix mois et comptait 304 jours. Numa introduisit les mois de janvier et février qui portèrent à 355 le nombre des jours de l'année. Plus tard, on comprit l'inconvénient de cette durée de l'année civile beaucoup plus courte que celle de l'année tropique, et l'on imagina d'ajouter tous les deux ans un mois supplémentaire appelé Mercedonius. Par une bizarrerie presque inconcevable, ce mois s'intercalait tout entier entre le 23 et le 24 février; mais malgré le mois de Mercedonius l'année ne restait guère d'accord avec le Soleil. En désespoir de cause, on prit le parti de laisser à l'autorité du Grand Pontife le soin de décider chaque année s'il y aurait un mois Mercedonius et quelle en serait la longueur. Cette détermination ne fit qu'augmenter le désordre qu'on voulait éviter; les pontifes abusaient du pouvoir qui leur était conféré pour allonger ou raccourcir l'année, suivant leurs caprices ou leurs intérêts. Maîtres d'avancer ou de retarder les échéances, ainsi que l'époque du renouvellement des magistratures, ils avaient fait du Calendrier un instrument de corruption et de fraude. A l'époque de Jules César, le désordre était tel que les fêtes de la moisson tombaient en plein hiver et qu'on célébrait au printemps des fêtes nommées autumnalia. C'est pour remédier à cet état de choses et en empêcher le retour que le dictateur entreprit la réforme qui a porté son nom. Il prit conseil d'un astronome égyptien, SOSOGENE, et établit le Calendrier julien, absolument conforme au Calendrier actuel, sauf la division des mois en Calendes, Nones et Ides, et la règle d'intercalation des années bissextiles qui devait amener invariablement une année bissextile tous les quatre ans, sans exception. II n'est peut-être pas sans intérêt de remarquer que le jour supplémentaire des années bissextiles a été intercalé à la place de l'ancien mois Mercedonius, c'est-à-dire entre le 23 et le 24 février. Comme le 23 février s'appelait sextus dies ante kalendas Martis (sixième jour avant les calendes de Mars), le jour intercalaire prit le nom de bissextus dies... (deuxième sixième jour), et de là est venu le nom de bissextile donné aux années de 366 jours. De plus, pour ramener les saisons aux dates qui devaient leur correspondre, on assigna à l'année de la réforme une durée de 445 jours; cette année, qui depuis s'appela l'année de confusion, était l'an 709 de la fondation de Rome, ou l'an 46 avant Jésus-Christ. Ajoutons que les pontifes chargés d'appliquer la réforme ne comprirent pas, dans les premières années, qu'il fallait faire une année bissextile dans chaque groupe de quatre années; mais, comptant dans ces quatre ans l'année bissextile précédente, ils faisaient revenir les années bissextiles tous les trois ans en réalité. L'erreur qui résulta, de cette fausse application de la règle fut corrigée sous Auguste par la suppression des jours comptés en trop.

L'année julienne moyenne était de 365j,25, dépassant ainsi l'année tropique de 0j,007783, ou de 11 minutes environ. Cette différence paraît très faible: mais, en s'accumulant, elle fait un jour au bout de 130 ans. Il résulte de là que l'équinoxe du printemps, qui, à la réforme du Calendrier par Jules